Maternité : Pas le droit de sortir des clous.

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Contraception, avortement et tout ce que l’on appelle pudiquement maîtrise de la fécondité ont rendu la maternité très normative. « L’accident »  est censé avoir disparu et certaines situations familiales perçues comme banales il y a quelques dizaines d’années étonnent et dérangent aujourd’hui.

Les statistiques ont été lissées avec des écarts-types de plus en plus faibles, et gare à celles qui s’écartent de la courbe. La société leur offrait tous les moyens de rester dans le rang, elles ne les ont pas saisis. Elles sont au mieux des écervelées à la maternité irresponsable, au pire des fondamentalistes.

Devenus rares, ces « électrons libres » de la maternité doivent composer, et leurs enfants aussi, avec le regard des autres.  Pas toujours simple.

Sophie et Marie-Hélène ont eu leur aîné à 20 ans. Un âge assez ordinaire, autrefois, pour une primipare mais devenu complètement hors norme aujourd’hui.  

Sophie témoigne : « Autour de moi, le discours était culpabilisant. Gentiment,  mais avec une récurrence fatigante, on me laissait entendre que j’aurais dû,  avant de «mettre un bébé en route » avoir  une première expérience professionnelle. J’avais voulu me marier jeune ? Soit. Mais pour le reste, il fallait  attendre. »

Le décalage continue à se faire sentir des années plus tard. Marie-Hélène se sent toujours un peu à part  dans les réunions de professeurs au collège : « Je laisse  les autres, les têtes grisonnantes, prendre la parole. Comme si j’avais moins de légitimité qu’elles à intervenir ».

Pour les camarades de ses enfants, elle n’est pas vraiment crédible en mère d’ado. La première fois qu’elle a reçu un groupe d’amis de son fils pour une petite soirée, l’un d’eux, qui ne la connaissait pas, est venu la voir non pas pour la saluer mais pour lui demander : « Dis donc, tu sais  où on pose les manteaux ? » Un instant, il l’avait prise pour une invitée.

Valérie, quant  à elle, a neuf enfants.  Elle n’en a pas honte, au contraire, mais ne s’étend pas sur le sujet. Marre des « oh ! » et des « ah ! »,  des « Quel courage ! » qui le plus à souvent sont à comprendre : « Vous n’êtes pas un peu zinzin ? ».

Elle a un jour été contactée pour une émission télévisée façon  « C’est mon choix ». En même temps qu’une petite dame qui élevait une trentaine de tortues naines dans sa baignoire.

Après son dernier accouchement, une sage-femme est venue gentiment s’asseoir sur son lit pour parler contraception comme si Valérie était une fatou illettrée dans un dispensaire du Burundi.

Et puis il y a quelquefois méprise. Stéphanie, mère de 6 enfants, cherchait un logement : L’agent immobilier s’entêtait à lui proposer des maisons avec mezzanine et  lits escamotables. Sophie finit donc par lui demander s’il n’avait rien de moins « camping ». Le brave homme s’étonna : Il fallait donc réellement loger l’effectif au complet ? Pas seulement un week-end sur deux comme dans une famille recomposée ?

Claire, elle,  a un enfant trisomique. La plupart des gens dans la rue font preuve d’une vraie gentillesse envers son petit garçon. Certains cependant lui posent insidieusement la question : « Vous le saviez avant ? » comme si le fait « qu’elle ait su » avant la naissance et qu’elle n’ait volontairement « rien fait » pouvait changer la nature du regard qu’ils portent sur elle. Comme si, avec les moyens de détection qu’offre la science, avoir un enfant trisomique devenait un acte militant suspect.

Mais ce « C’est mon choix » érigé en principe fondateur de la maternité a d’autres conséquences. Le «Un enfant si je veux » fait oublier le  «Un enfant si je peux ». Anne, jeune mère de famille catholique, a longtemps cru qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. Puis son mari et elle ont eu une fille. Unique donc. Dans sa paroisse où fourmillent les familles nombreuses, Anne se sent jugée. Si elle part aux sports d’hiver, si elle offre un manteau neuf à sa fille, c’est qu’elle est matérialiste… «Forcément, avec un seul enfant… ». Puis il est comme entendu que sa fille, en tant qu’enfant unique, ne peut-être que gâtée, mal élevée et affreusement triste.

Depuis qu’elles sont censées maîtriser leur fécondité,  les femmes seraient donc condamnées à être jaugées, étiquetées et cataloguées sur le format de leur famille ?

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2 réponses à Maternité : Pas le droit de sortir des clous.

  1. Estelle dit :

    Merci pour cet article excellent. Je me suis permise de faire référence à votre article sur mon blog. J’espère que cela vous conviendra.
    En effet j’ai publié récemment sur mon blog un billet « 1001 DESIRS » sur la tyrannie du projet d’enfant et l’oubli de la dimension essentielle du désir qui font suite à la maîtrise croissante de la fécondité. Et il m’a semblé que nos propos convergeaient.
    Cordialement
    Estelle

  2. Point Droit dit :

    Merci pour cet article plein de bon sens.

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