Les otages et moi

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Je dois avoir un cœur de pierre. Mais même en essayant, pas moyen d’y arriver. Je ne ressens rien, rien du tout. Aucune allégresse ne monte irrépressiblement dans mon cœur. Je suis dans ma buanderie, face à ma montagne de linge à repasser. A côté, dans la cuisine, j’entends France Info qui annonce  la libération des otages, et franchement,-vous savez quoi ?-, rien à cirer. Ni chaud, ni froid.  A cet instant précis, une seule chose me réjouit : la perspective de voir sonner à la porte mon aide familiale qui va faire un sort à mon tas de linge. Autant l’avouer, si je dois verser quelques larmes ce soir, toute la responsabilité en reviendra aux oignons que je dois éplucher pour mon fond de tarte.  

Allez,  je pourrais dire à la rigueur que je suis contente pour leurs familles, leurs pauvres mères par exemple qui ont dû se faire un sang d’encre, mais les mots ne seraient encore pas  exacts :  Je ne suis pas « contente » à proprement parler, disons que je comprends qu’elles le soient.

La télévision nous montre les scènes de liesse dans les studios de France 3 : On s’embrasse, on se sert fort en sanglotant. Les gros barbus défaillent comme des rosières.  Jamais vu des collègues de travail s’aimant avec une telle passion. Même la stagiaire du sous-sol, qui est là depuis 15 jours et qui, forcément, n’a jamais vu que les deux bonshommes en photo, s’interrompt dans son travail,- elle triait les trombones rouges des trombones verts-, pour passer son petit droit tremblant sous sa paupière histoire de ne pas laisser filer le rimmel. Pleure presque autant que le jour de l’incinération de sa grand-mère.

Et puis, zut, je ne les connaissais pas ces deux types, jamais rencontré de ma vie. Pourquoi, alors, l’annonce de leur libération me ferait-elle tomber en pâmoison ? A ce train-là, il faudrait éclater en sanglots à chaque fois que l’on croise un  corbillard.

Il y a une petite dame, en revanche, que j’ai rencontrée. Une mère, comme celles que j’ai évoquées plus haut, dont le fils lui aussi est parti en Afghanistan. Sauf que l’histoire s’est moins bien terminée. Il y a six mois, ce fils unique, un grand gaillard de 24 ans, a perdu la vie dans une embuscade. On a évoqué, bien sûr, l’évènement dans la presse. Un entrefilet. On a cité son nom, montré une  photo de lui en uniforme. A la fin du journal de 20 heures, juste avant le sport et la météo.L’arrivée de son cercueil sur le tarmac de l’aéroport était nettement moins attendue par les caméras, c’est le moins que l’on puisse, dire que celle de « Stéphane et Hervé ». Que voulez-vous, l’empathie des journalistes, ça ne se commande pas.

Il se trouve que cette petite dame, il y a quelques semaines, a pu parler à Harry Roselmack. Avec une ingénuité douloureuse, elle lui a demandé pourquoi, au début du journal télévisé, les gens comme lui exprimaient toujours leur soutien indéfectible aux  deux journalistes otages en Afghanistan et jamais aux soldats, -nos « boys » à nous- , qui se battent sur le même sol. Roselmack a fait la moue, invoqué le CSA. Trop compliqué à mettre en oeuvre, Madame.

Alors, voyez-vous, si « la libération-des-deux-otages » me fait éprouver un quelconque sentiment, c’est un sentiment d’injustice. L’injustice faite à cette mère et à tous ceux qui, depuis des mois, dans une quasi-indifférence médiatique font don de leur fils, leur mari, leur père à la France.

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