caté extra light et justice sociale

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 Cette année, dans l’école « catholique » de mes enfants,  la Toussaint n’a été évoquée par aucune maîtresse. Notez qu’en un sens, j’en suis presque soulagée. L’an passé, une initiative pourtant louable de l’institutrice s’était soldée… curieusement. Cette dernière avait demandé à ses élèves de faire un exposé sur leur saint patron. Une gageure assez osée, il faut bien le dire, eu égard aux prénoms improbables que l’on pouvait lire sur la liste de classe.

« Cela s’est bien passé? »,  avais-je demandé le lendemain entre la poire et le fromage. « Très bien » avait répondu mon fils, « sauf que c’est bizarre, la sainte patronne de ma voisine… s’est suicidée ». (Comment s’appelait la petite  fille en question ? Impossible de m’en souvenir…Marilyn peut-être ? Je rigole.)

J’avais manqué en avaler mon Cantal de travers. « … Et la maîtresse n’a pas rectifié ? ». Non, non, la maîtresse n’avait pas moufeté, laissant s’égailler ses petits dotés de la ferme conviction  que le fait de se donner la mort n’était pas un obstacle à la canonisation.

Comment en vouloir à la maîtresse ? La trentaine, brave, simple, de bonne volonté. Donc à coup sûr s’y connaissant en instruction religieuse comme moi en chinois mandarin. Emblématique d’une génération et disons le, d’une classe sociale, que l’Eglise de France a laissé sur le bord du chemin.

Inutile d’être un grand sociologue pour le voir. Il suffit de pousser la porte de n’importe quelle église un dimanche matin. Dans les rangs, beaucoup de têtes blanches à l’allure souvent modeste, ambiance blouse en nylon et bottines fourrées La Halle aux Chaussures. Il y a cependant aussi une ou deux familles nombreuses et même quelques jeunes.  Mais là changement de décor : Leur genre à eux, c’est plutôt Cyrillus et Ile de Ré.

Et si l’Eglise française avait échoué dans ce qui lui tenait le plus à cœur ces derniers années, l’égalité sociale ? Si la pratique religieuse avait été, par sa faute, confisquée par les « bonnes familles » ? Si à  force de rêver partage, démocratisation, redistribution des richesses, elle avait, au contraire, commis la plus énorme des injustices… celle d’avoir refusé aux classes les plus modestes le don de la transmission de la foi ?

A quoi sert à l’Eglise de vendre au profit des plus pauvres ses calices, ses ciboires en or et pierreries, ses chasubles rebrodées, si elle leur refuse le plus grand trésor dont elle est dépositaire?  Exit le catéchisme virilement dispensé aux quatre coins de la France profonde par des curés quelquefois peu amènes et maladroits mais la plupart du temps efficaces, bienvenue à la catéchèse, toilettée, édulcorée, pimpante et souriante comme une animatrice en pastorale mais terriblement inconsistante. 

Que s’est il donc passé ces cinquante dernières années ?

Les familles françaises qui par nature, ou par habitus dirait Bourdieu, ont une tradition de transmission, ont continué à transmettre tant bien que mal ce qu’elles avaient reçu, la foi de leurs ancêtres, au sein de la famille puisqu’il ne fallait plus compter sur la paroisse ni sur l’école, recyclant pour cela des  Miches de Pain antédiluviennes retrouvées dans la bibliothèque de Bonne-Maman. Elles ont été les premières à s’organiser pour sauver les meubles, mettre la foi bien précieusement au coffre avec l’argenterie et les bijoux de famille avant qu’elle n’ait totalement disparu.

Mais les enfants des autres familles, plus modestes ? Ceux qu’autrefois les curés de campagne et les petits séminaires prenaient sous leur aile ?  Ceux-là peuvent toujours aller se brosser. Le vrai magot de l’Eglise, le seul qui ait une réelle importance, n’est pas pour eux. Ils ne sont pas invités à « La table du partage », même s’ils ont fait tout ou partie de leur scolarité dans une école privée. A eux les coloriages de coccinelles, les découpages de ribambelles en papier « Si tous les hommes du monde voulaient se donner la main », aux autres, -les privilégiés dont les parents connaissent les ficelles pour un enseignement religieux alternatif-,  le Mystère de la Sainte Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. La Foi,  l’Espérance et la Charité.

Comme les enfants de Dickens devant la vitrine de Noël, eux n’auront pas le droit de toucher du doigt les merveilles de l’Eglise, pas même de s’en approcher un  peu.

 Et ce patrimoine impalpable, précieux entre tous et si inégalement réparti, aucun ISF, aucune CSG, aucun droit de succession ne pourra en réparer l’injustice.

Alors bien sûr il y a des familles simples qui ont su transmettre leur foi, et des pages entières du Bottin Mondain qui ont tout dilapidé. Mais la tendance générale est là. Une étude des origines sociologiques des vocations françaises, (il n’est question ici que de la France), toutes sensibilités confondues, serait édifiante : On y trouverait bien plus de François de Sales que de Curé d’Ars, quand au début du siècle, nombre de prêtres et même d’évêques étaient d’extraction très modeste.

En même temps que le catéchisme, c’est tout un vernis religieux, (ou, pour paraphraser Henriot,  ce qui restait quand on avait tout oublié), qui disparaît lui aussi : une façon de se tenir, (dans les enterrements, il n’y a plus guère que les croque-morts pour faire l’effort de mettre une cravate et sortir les mains des poches), la notion de bien et de mal, l’attachement à certaines petites vertus bénédictines que sont la ponctualité, la rigueur ou encore l’amour du travail bien fait.

Quand l’Eglise de France fera-t-elle enfin preuve d’un peu d’équité sociale ? Quand cessera-t-elle de faire à ses ouailles l’aumône ladre d’un caté « cheap » quand elle garde par devers elle des trésors spirituels amassés depuis des siècles ?

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5 réponses à caté extra light et justice sociale

  1. olaf dit :

    De là à pointer du doigt les « bonnes familles » qui confisquent, il y a un monde tout de même.
    Vous le dites vous même, le coeur du problème, c’est la tradition familiale, la solidité de la famille, son assise morale. Vous désignez ces « bonnes familles », car justement, elles en font preuve. La première éducatrice, c’est la famille. Le premier maillon de la chaîne de la foi, c’est la famille. La foi est forte, se maintient, là où cette chaîne est solide.

    Et vous voudriez quoi ? Que ces familles renoncent à ce qu’elles sont par souci d’égalitarisme avec les beaufs, les bourgeois, les ploucs, les parvenus, les méga riches, bref, ceux que vous ne voyez plus à la messe, mais que vous continuez de croiser dans école privée ? Vous voudriez que ces familles s’adressent aux enfants de ces gens, les éduquent dans la foi à leur place, les convertissent ? La première de leurs responsabilités n’est-elle pas envers leurs propres enfants ?

    Et que doit faire « l’Église » ? L’Église, c’est vous et moi chère madame …

    Alors prenez, prenons donc notre bâton de pèlerin plutôt que de vitupérer, et allons expliquer à cette prof ce qu’elle ne sait plus, à Marilyn qui est sa sainte patronne, à ses parents quels sont leurs devoirs de chrétiens … et à notre pays quelles sont ses racines et où est son salut.

    • Gabrielle Cluzel dit :

      Cher monsieur,
      L’idée bien sûr n’est pas de faire des reproches aux familles qui ont su transmettre, c’est tout à leur honneur évidemment, mais de souligner un paradoxe: En croyant faire de la justice sociale , l’Eglise a finalement spolié les plus modestes de la seule richesse qui compte vraiment.
      GC

      • olaf dit :

        Comment a-t-elle spolié ces gens ? De quoi les a-t-elle spolié ? C’est cela que je ne comprends pas dans votre exposé …

        Ces gens ont changé de nature, la société a changé et les a entraîné avec eux. Qu’est ce que l’Eglise aurait pu ou du faire ?

  2. gwenem dit :

    Ça fait un bien fou de vous lire, merci!

  3. rowen dit :

    J’ai beaucoup apprécié votre texte sur ce blog, tout comme j’ai apprécié « Vie de famille » dans le dernier Monde et Vie. Cet article pose un problème énorme qui va bien au-delà des risques exposés si l’on établi un parallèle entre lui et le texte en question ici. Quel avenir pour l’Eglise, la foi catholique, la transmission des valeurs chrétiennes au sein des familles?

    Le drame est que, quels que soient les efforts déployés, si l’on décompte le temps de sommeil, les enfants sont plus en contact avec d’autres personnes, adultes ou non, qu’avec leurs parents. Cela n’est pas sans conséquences, surtout chez les ados qui préfèrent être en conformité avec les jeunes de leur âge dans les goûts, les comportements, les modes, les distractions… etc.

    Si l’on ajoute à cela les moyens modernes de communication: téléphone mobile, informatique plus internet, on ne peut qu’être inquiet pour l’avenir. Heureusement nous savons qu’en définitive l’Eglise ne sombrera pas et que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elles ».

    Mais « jusques à quand Seigneur, jusques à quand » allons-nous connaître ce déclin?

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