S, sinon rien.

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Juin rime avec conseil de classe. Et angoisses insondables pour les parents d’élèves de seconde. Passera, ou ne passera pas… en S bien sûr. Pas encore les clefs du paradis mais enfin un premier portillon.

Alors les parents s’échinent, s’évertuent à faire passer l’obstacle au cher petit, dussent-ils pour cela le mettre sous perfusion intraveineuse et  respirateur artificiel : cours particuliers de mathématiques tout le long de l’année scolaire, stages intensifs l’été. Tu seras scientifique mon fils ! Ou au moins tu donneras l’illusion de l’être. Car si l’on trouve bien sûr de vrais scientifiques dans les séries « S », on trouve aussi de longues cohortes de littéraires refoulés qui rament  laborieusement pour survivre dans l’univers impitoyable  de l’abstraction mathématique.

Les littéraires contrariés, ou « malgré-nous » d’un système scolaire totalitaire.

L’école  peut à l’occasion se montrer inflexible : Après les gauchers contrariés, voici l’ère des littéraires contrariés.  Tant pis pour eux s’ils n’obtiennent la moyenne en sciences qu’à force de rabâcher les annales du bac de toutes les académies de France et de Navarre, si dans les études de fonction ils sèchent sur les dernières questions, celles qui réclament un tout petit peu de créativité mathématique, et ne doivent leur mention au bac qu’à leurs notes de français.

Combien sont-ils  ces « malgré-nous », victimes innocentes tombées au champ d’honneur d’un système scolaire totalitaire, embarquées sur les rails implacables d’une école d’ingénieur ou d’une école de commerce ? Ces vrais faux scientifiques seront tôt ou tard sanctionnés, le rouge au front, devant le  front des troupes pour avoir caché un Barbey d’Aurevilly en livre de poche sous le Financial Times…. à moins qu’on ne les trouve un matin morts d’ennui devant un tableau Excel.

Mais les dégâts collatéraux ne s’arrêtent pas là. C’est toute une génération qui à force de s’entendre dire « T’as fait tes maths ? » à chaque fois qu’elle passe la tête dans l’embrasure de la porte du salon familial, se convainc peu à peu que le reste, -sauf peut-être les langues étrangères-, n’a guère d’importance. La population des « cadres » a donc changé. Exit le notable fin lettré lisant Homère dans le texte, bienvenue au technicien, -chevronné, mais technicien quand même-, n’ayant plus guère que Boule et Bill dans sa bibliothèque.

Mais me direz-vous pourquoi tant d’efforts pour faire rentrer au chausse-pied une cervelle littéraire dans un moule scientifique ?

Tout plutôt que d’échouer dans des classes littéraires, supposées, à de rares établissements près, classes poubelles !

Notez que ces dernières années, on s’est préoccupé en haut lieu de cet état de fait. En 2010, quand se préparait la réforme du lycée, François Fillon y était allé de sa petite déclaration. Le ci-devant président Sarkozy  lui-même, avait à sa suite souligné l’absurdité de la situation et l’urgence de réhabiliter les filières littéraires. Une posture, ricanèrent certains,  qui lui seyait  comme une moufle : En 2006 il avait qualifié l’olibrius ayant eu l’idée saugrenue de faire figurer une question sur la Princesse de Clèves à l’oral d’un concours de l’administration de « sadique ou d’imbécile », et la réforme du lycée de 2011 rendit finalement optionnel l’enseignement de l’Histoire en classe de terminale S, montrant tout le cas que l’on faisait de la matière (Une disposition, cependant, qui n’aura duré qu’un an puisque le nouveau gouvernement entend l’abroger pour la rentrée prochaine).

Bourdieu versus Villepelet… Y a-t-il une vie professionnelle après les lettres ?

Sauf que tout le monde fait mine d’ignorer l’origine idéologique du phénomène.  Le « tout sélection  par les sciences », a été  voulu par le sociologue marxiste Bourdieu. Pour ce dernier, la sélection sur des critères littéraires, (comme le latin), couramment admise en France jusque dans les années 50, était socialement discriminante, et favorisait l’endorecrutement des classes dominantes : un enfant issu d’un milieu  « cultivé » partait avec une longueur d’avance, quand les sciences, au contraire, du passé familial faisaient table rase. Un raisonnement qui se vérifie encore aujourd’hui, il faut le reconnaître, puisque l’on constate  que les enfants issus de l’immigration sont bien plus fortement représentés dans les  écoles d’ingénieur et surtout d’informatique que dans les autres filières de l’enseignement supérieur.

Un enseignement littéraire, donc, volontairement sacrifié sur l’autel de l’égalitarisme.

Que l’on rassure pourtant tous les parent désespérés, les laissés pour compte du conseil de classe, les refoulés de la première S qui hésitent encore entre la corde et la gaz : Les littéraires aussi auraient un avenir professionnel….un avenir professionnel en dehors de l’enseignement, veux-je dire, ce métier passablement déprécié et périlleux. C’est en tout cas ce que prétend  Serge Villepelet, président de l’ô combien prestigieux cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers,  « un patron qui aime les littéraires »  dont  le livre éponyme, (paru en 2010), entend  bousculer quelques idées reçues.

La vocation de ce livre était d’abord de promouvoir  « l’opération Phenix », -mise en place en 2007 par Serge Villepelet et un des ses associés chez PwC, Bernard Deforge, ancien professeur de littérature grecque-, visant à faire embaucher des masters 2 de filières littéraires à des postes de cadres dans de grandes entreprises telles que Renault, l’Oréal ou Danone.

En soulignant les qualités propres d’une formation littéraire, -qualités de rédaction, de synthèse et d’analyse…-, précieuses, selon lui, pour la vie en entreprise, Serge Villepelet vient implicitement souligner que faire fi de la composante littéraire et culturelle en entreprise n’est pas sans dommage : « En école de commerce, on apprend la gestion, les techniques de management mais on ne se retourne jamais. Ces jeunes diplômés ne savent pas faire face à l’avenir car ils ne regardent pas le passé.» Plus loin, Serge Villepelet  rajoute encore qu’avoir étudié la première guerre mondiale est par exemple un atout pour comprendre les techniques de « management » et s’adapter à son environnement.

Au très binaire langage pascal « if, then, else » on préfèrerait donc le raisonnement  plus délié de la langue de Pascal ? Si Kerviel avait lu Rabelais, -« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »-,  la face de la Société Générale aurait-elle été changée ?

Villepelet évoque une certaine Léa, jeune étudiante qui a travaillé sur « La représentation du Christ dans les enluminures de la fin du Moyen-Age » et envisage cependant grâce à l’opération Phénix de poser sa candidature  à un poste de consultant en transactions ou  d’analyste crédit. Et de citer encore, pour étayer son propos,  l’exemple emblématique en Grande Bretagne de Sian Herbert-Jones, directrice financière de Sodehexo qui est historienne de formation. Un parcours on ne peut plus classique en Angleterre, où l’on ne connaît pas Bourdieu.  Sian Herbert-Jones a reçu en 2010 le trophée de directeur financier, et quand on l’interroge, elle parle volontiers de l’apport de sa formation initiale dans sa trajectoire. « N’enfermez pas trop vite vos enfants dans une discipline technique » recommande-t-elle pour conclure son propos.

Serge Villepelet l’a écrit dans son livre, et l’a encore affirmé lorsque je l’ai invité sur Radio Courtoisie : « Choisir des études par goût est un moteur à conserver. La société attend moins de compétences fixes que des individus qui savent réfléchir(…) plus que d’avoir un seul acquis, l’important est d’avoir appris à acquérir ».

Maîtriser les techniques d’audit ou un compte de résultat peut s’acquérir par une formation de quelques semaines. Peut-on en dire autant de la faculté de réfléchir ?

Le patron qui aime les littéraires, par Serge Villepelet

Lethielleux DDB 11,90 €

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6 réponses à S, sinon rien.

  1. François dit :

    La Princesse de *Clèves*. Je n’ose attribuer cette coquille a un défaut d’enseignement littéraire et préfère la croire due à une faute d’inattention !

  2. Claire Ducrot dit :

    Génial cette chronique ! Vous avez tellement bien résumé la situation lamentable que l’on fait aux littéraires… C’est si agréable, malgré le triste constat, de voir exposées ses ruminations personnelles, ronchonneuses et impuissantes, clairement, intelligemment et avec humour. Encore une fois chère Gabrielle vous avez tapé dans me mille ! J’ai encore plus hâte de vous revoir.
    Amitiés
    Claire Ducrot

  3. Isabelle Lagrange dit :

    Ingénieur en radio-communication dans une grande entreprise de matériel militaire, j’ai 2 équipiers qui ont fait des études… de psychologie, après un bac littéraire (leur spécialité, l’ergonomie, est très prisée en entreprise).
    Mon mari est lui agrégé de physique… mais nos 3 filles sont en L (à leur demande), au grand dam des collègues de mon mari qui ne comprennent pas « pourquoi-tu-ne-les-as-pas-obligées-à-aller-en-S-avec-les-notes-qu’elles-ont ».
    Les littéraires ont de grands atouts, il est temps en effet de sortir de ces clichés « hors de la S, point de salut », « la S mène à tout » et j’en passe… J’espère que de nombreux ados complexés d’être des littéraires (bien à tort !) liront votre intéressante chronique et en seront réconfortés !
    Amicalement

  4. Anais dit :

    Merci pour cet article.
    Oui, il y a un clivage L-S, il est plus apprécié d’être scientifique. Mais humainement, les littéraires sont plus matures, c’est indéniable. Je ne dis pas cela parce que je suis en L. :P

  5. Elodie Cassis dit :

    Merci pour cet article un peu sérieux pour les vacances mais très intéressant :) Bonne continuation

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