Les vacances de Vishnu.

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Le mois de juillet est là. Toute la France commence ses vacances. Toute la France ?

Non. Une catégorie d’individus, elle, ne prend pas de vacances. Je veux parler des mères de famille nombreuse.

Et c’est bien normal n’est-ce pas ? Pour prendre des vacances, encore faut-il avoir travaillé.  Or il est bien connu que pendant l’année, toutes ces petites dames n’en fichent pas une. On vient encore de le leur rappeler le jour de la sortie des classes quand elles ont eu le culot de quémander un jour de cantine pour la rentrée prochaine. «  Ah, mais Madame, vous n’êtes pas prioritaire puisque vous ne travaillez pas. »

Qu’elles opèrent une transhumance flanquée de toute leur marmaille durant un ou deux mois, ne change rien à l’affaire car comme me le disait, laconique, l’une d’entre elles : «Je ne pars pas en vacances, je change d’évier ». Rien qui ne ressemble plus à un tas de linge sale pendant l’année qu’un tas de linge sale pendant l’été, aux maillots de bain près.

Mieux que cela, non  seulement ces mères ne prennent pas de vacances, mais cette période estivale est pour elles, pourrait-on dire, à rebours de tout le reste de la population, une période d’examens, à l’issue de laquelle on leur délivre ou non un label de bonne génitrice.

Je m’explique.

Durant l’année, disséminée dans les écoles ou parquée dans la maison familiale, leur progéniture ne fait pas parler d’elle.

C’est rassemblée en vacances sous un autre toit que le sien, lâchée en groupe sur une aire d’autoroute ou le bord d’une plage que la famille nombreuse se trouve soudain propulsée sous les feux de la rampe, jaugée, jugée, observée au microscope par l’entourage.

Dans une société aussi peu faite que possible pour elle, rien qui ne laisse moins indifférent, qui ne déchaîne plus de commentaires passionnés, de déclarations péremptoires, qui ne véhicule plus de clichés et d’idées toutes faites qu’une famille nombreuse, et même très nombreuse.

Il y a tout d’abord le monde ordinaire – l’épicier, le buraliste, le boulanger. Des familles vraiment nombreuses, il en a déjà rencontré : A la télé, dans « c’est mon choix » ou « ça se discute », entre le nonagénaire qui pratique le saut à l’élastique et l’étudiant qui élève des serpents à sonnette dans sa chambre de bonne.

Le monde ordinaire,- l’épicier, le buraliste, le boulanger-, compte les petites têtes une à une, dit : «Je vous admire » et pense « Elle est zinzin». Il rajoute « Si vous  pouviez dire aux gosses d’arrêter de tripoter les pochettes-surprises » et  glisse à sa femme « Pas la peine d’en avoir autant quand on ne sait pas les élever ».

Il y a ensuite les proches, le premier cercle, parents et amis. Pardon bien. Ceux-là, Madame, ont des valeurs, et la première d’entre elles est la famille. Certains répètent même à qui veut l’entendre que les grandes familles sont le seul espoir de l’Occident chrétien. Mais une chose est de les admirer en photo sur la commode, une autre de les accueillir.  Et ceux-là  ont quelquefois l’enthousiasme défaillant quand il s’agit de recevoir le turbulent espoir  de l’Occident chrétien dans leur salon Louis XVI dont ils viennent justement de refaire les fauteuils. Et de reprocher par devers eux à notre pauvre mère de famille  de ne pas « tenir » ses marmots.

Tous, à leur façon, exigent d’elle une prestation estivale zéro-défaut. Les uns parce qu’à une époque où tous les moyens médicaux sont disponibles pour éviter ce genre de désagrément, une femme qui choisit de donner la vie à un nombre scandaleusement  élevé d’enfants est, au même titre que le nonagénaire au bout de son élastique et l’éleveur de serpents, un individu insensé que notre société indulgente veut bien à la limite tolérer mais dont elle n’entend en aucun cas payer le prix des  extravagantes options.

Les autres parce qu’ils attendent de ces mêmes femmes qu’elles soient à elles seules des étendards, des témoignages édifiants, une affiche publicitaire ambulante pour la culture de vie et le relèvement du taux de fécondité. Et accessoirement qu’elles fassent en sorte que leurs mouflets ne soient pas trop envahissants.

Ils l’attendent donc tous au coin du bois, avec une pelletée de reproches : Dans une famille nombreuse, un bouton qui manque sur une chemise n’est pas seulement un bouton qui manque sur une chemise. C’est le signe d’une mère dépassée qui néglige les siens.

Un enfant en difficultés scolaire n’est pas qu’un enfant en difficultés scolaires. C’est un enfant que bien sûr sa mère n’a pas le temps de faire travailler. Une fillette qui habille son petit frère n’est pas seulement une grande soeur qui aime  pouponner. C’est une aînée sacrifiée, honteusement mise à contribution par une mère qui lui fait assumer ses propres choix.

Quelques cernes sous les yeux et un tour de taille un peu replet ne sont pas le propre physiologique  d’une femme quadragénaire plus tout à fait adolescente, mais les indices d’une mère trop tournée vers ses enfants qui oublie dangereusement de séduire son compagnon.

Notre mère de famille nombreuse devra donc ravauder, superviser les devoirs de vacances, ne jamais déléguer aucune tâche ménagère, et en sus pratiquer l’aquagym, devenir la meilleure amie de l’esthéticienne, se faire le brushing de Farah Fawcett, s’essayer à la manucure américaine et passer la serpillière en robe bustier et mules à paillettes.

Et sans doute aussi demander pardon de ne pas avoir mis au monde des enfants culs de jatte, manchots, et dépourvus de cordes vocales, ce qui éviterait ainsi bruit et agitation malséants.

Jusqu’aux curés qui froncent les sourcils pendant la messe dominicale. Ce n’est pas à eux pourtant qu’elle va révéler que Vishnu aux huit bras n’existe pas, et qu’elle ne peut donc canaliser à la fois  tous les enfants que Le Bon Dieu lui a donné ?

Et si cet été, on ne se contentait pas de se déclarer favorable aux  familles nombreuses … si on le montrait vraiment en les acceptant comme elles sont ?

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9 réponses à Les vacances de Vishnu.

  1. Marieandegavayraultkinestpaslacousinedu1er... dit :

    Bravo pour ton post, chère Gabrielle… !
    J’approuve totalement !

    Moi qui n’est, hélas, que deux enfants, j’acueuillerais bien à bras ouverts les familles nombreuses ! j’aime tellement les p’tits bouts !!!

    Et pour le coup de la cantine, je me souviens, lorsque mes petits étaient à la maternelle dans le public et que j’étais à l’hosto avec mes 4 d’hémoglo, cette idiote de directrice avait eu le culot de dire à ma mère qui allait les chercher à 4h : « Elle ne travaille pas et elle les laisse à la cantine !  »
    Et pour les curés qui froncent les sourcils, c’est aussi et surtout les « grenouilles de bénitier » à la messe (ou à certaine fête de RC) : Un jour, alors que je tentais tant bien que mal de suivre ma messe, et de faire tenir tranquille mon aîné malade (TED), j’entendis derrière-moi « qu’est ce qu’ils sont mal élevés ces enfants ! le deuxième était sage du haut de ces 5 ans !

    Et nous, les mères au foyer, nous n’avons pas les congés payés, de surcroît.

    Vive les mamans de France avec plein d’enfants et bon courage à elles et à toi !
    Ce sont eux qui referont la France de demain !

  2. Desneiges dit :

    Une de mes filles vient de m’envoyer votre texte par mail sur les « Les vacances de Vishnu » et j’avoue avoir été surprise et très heureuse à cette lecture. Votre article – merveilleusement écrit – est tellement vrai ! et c’est tellement rare de parler des mères de famille au foyer !
    Il est incontestable que le travail d’une mère de famille nombreuse est doublé en période de vacances lorsqu’on n’a pas les moyens de se faire aider, on manque souvent du confort que l’on peut avoir chez soi.
    Et ne parlons pas de la maigre retraite 496€/mois à condition que l’on travaille jusqu’à 65 ans si on a arrêté par exemple 23 ans de « travailler à l’extérieur » (comme c’est mon cas), pour s’occuper de ses enfants…
    Alors merci du fond du cœur je me sens un peu plus « reconnue »
    Vous avez fait une erreur grammaticale en confondant le « et » conjonction de coordination avec le verbe être « est »…….Mais là c’est la mère de famille qui parle !!! LOL
    Fabienne

  3. noelie dit :

    Superbe! Merci beaucoup. Je suis la neuvième de 9 et mère de 4 enfants en 4 ans….. que n’ai entendu sur les familles nombreuses.
    J’ai découvert votre blog par le post d’une amie, et j’adore.

  4. noelie dit :

    J’oublis, mon fils est à la cantine trois jours sur quatre et j’ai une nounou à domicile…. je suis une mère à domicile indigne et heureuse qui remercie son mari même si le bustier c’est pas mon fort.

  5. Bécasse dit :

    Comme je me reconnais dans ce que vous dites.
    Avec 8 enfants, je pourrais écrire un livre entier sur les remarques et question qui m’ont été faites ! (si j’en avais seulement le temps)
    Nous ne partons plus en vacances : la société française ne prévoit pas qu’une famille de plus de 9 personnes puisse voyager ensemble dans un seul véhicule…
    Merci en tous cas pour votre article. C’est si bon de se sentir comprise !

  6. Penelope dit :

    Jolie découverte de ces textes bien écrits, bien ficelés, drôles, intelligents.
    Et là, je bute parce que je ne comprends pas bien cette distinction entre les « mères qui travaillent » et « celles qui ne travaillent pas »… parce que je pense que les deux catégories « travaillent » et s’occupent de leurs enfants, y compris pendant les vacances.
    Je travaille (à l’extérieur, je veux dire) et je m’occupe (enfin, j’essaie) de mes deux enfants (deux seulement, certes), l’un d’eux est handicapé et n’a pas d’autonomie pour tous les gestes de la vie quotidienne, et ceci toute l’année après ma journée de boulot (de glandouille ?), et aussi pendant les vacances.
    Ah, j’ai failli oublier : je fais aussi les courses, la cuisine, le ménage, les lessives, le minimum de repassage parce que je suis fatiguée…
    Cela me rappelle les réflexions de mes belles-soeurs : « au moins quand tu rentres, tu n’as plus rien à faire »
    ??????!!!!!!!
    Mais que voulaient-elles donc dire ??? qu’imaginaient-elles donc de ma vie ??? Femme de ménage, cuisinière, majordome, coach sportif, nanny, ???…
    Je ne fais pas de sport, pas le temps, pas l’argent,… plus l’énergie… Je dois aller 2 fois par an ou 3, allez, chez le coiffeur. Je n’ai pas de femme de ménage. Une baby-sitter « fait la sortie d’école » à 16h, bah oui, mon employeur s’en fiche un peu que ce soit 16h, l’heure des mamans.
    J’aurais aimé moins travailler, voire ne pas travailler pour (mieux, davantage) m’occuper de mes enfants, ou être aidée pour être plus disponible pour ce qui est important.
    Oui, mais il aurait fallu que mon mari assume.
    J’ai été jeune, j’ai eu des rêves, des espoirs, des projets…
    Quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je voulais me marier, avoir des enfants, 4, 5, 6… Je m’imaginais avec un mari gentil et attentionné, bon père, et veiller ensemble sur notre petite troupe à laquelle je me serais consacrée.
    Mes espoirs se sont brisés.
    Je ne parle même pas des réflexions sur l’enfant handicapé, même de la part de la famille, même « bien pensante »…

  7. Larroque dit :

    Maman de quatre enfants dont l’ainée va sur ses 6 ans et le dernier deux mois, je ne peux qu’approuver votre post.
    Je compatis vraiment pour les mamans qui en plus du quotidien sont obligées de travailler pour faire vivre la famille et qui se font reprendre!
    De fait cet été j’ai juste échangé l’évier de notre appart pour celui de notre maison de vacances où mon mari militaire m’a laissée seule trois semaines pour son boulot. Il a fallu survivre avec les trois grands qui sont assez tourbillons (le cochon d’inde et la piscine gonflable en ont su quelque chose!) et supporter les remarques des grands parents estomaqués de voir les bêtises de leurs petits enfants!
    Et la rentrée approchant, il va falloir faire bonne figure dans la caserne de gendarmerie où nous sommes logés sachant que les appartements sont très mal insonorisés et que les voisins entendent tout dès qu’on élève un peu la voix! On s’est déjà pris des remarques dans la caserne précédente et c’est pire quand c’est le colonel qui habite juste au dessus de vous!
    De plus il est assez « amusant  » de voir que dans le cas de familles nombreuses, c’est la maman qui prend toutes les remarques dans la figure, rarement le père qui lui est souvent au travail! Encore que… mon mari a eu retour de ragots sur lui et son autorité sur ses enfants dans la caserne et il n’en revena

  8. Larroque dit :

    Oups! Mon mari n’en revenait pas! Car après tout, c’est moi qui est censée m’occuper des enfants, non?
    Et puis zut! Après tout les enfants , ça grandit! On va bien finir par en faire quelque chose! Haut les coeurs et bonne rentrée à toutes!

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