Pourquoi ?
Parce que toute « bonne » maison de famille cache dans ses entrailles au moins un de ses romans : entreposé tout en haut de la bibliothèque, entre un Paul Bourget sans couverture et un Henry Bordeaux à la tranche arrachée, ou oublié dans un placard des cabinets, entre un Cif ammoniacal desséché et un Point de Vue datant du mariage de Lady Di.
Parce que si ce n’est pas le cas, vous pouvez désormais vous rendre chez votre libraire.
A la faveur du cinquantième anniversaire de sa mort, Albin Michel vient de publier une belle biographie de celui que cette maison d’édition a fait connaître, et en réédite trois chefs d’œuvre (La châtelaine du Liban, Mademoiselle de la Ferté et Axelle), dûment préfacés part quelques auteurs à la mode dont Amélie Nothomb, (est-ce son prénom qui lui a donné l’idée de s’affubler des grands chapeaux et des airs mystérieux d’une héroïne de Pierre Benoît ?), tandis que le Livre de Poche, lui, s’est chargé de ressortir L’Atlantide, Le roi lépreux et Koenigsmark.
Par lequel commencer ? Difficile à dire. Certains préfèreront les senteurs exotiques à la Pierre Loti de La châtelaine du Liban ou de L’Atlantide (dont l’action se situe dans le Hoggar, une région dont la méconnaissance a valu à Pierre Benoît d’être recalé à l’agrégation et que, piqué au vif, il a ensuite entrepris de découvrir), d’autres, dont je suis, préfèreront les ambiances lourdes sur fond de mouvement feutré d’horloge comtoise, les tempêtes dans une tasse de thé façon Mauriac ou Daphné du Maurier, les héroïnes raciniennes de fauteuil crapaud que sont Mademoiselle de La Ferté ou encore Alberte. Les amateurs de retournements imprévisibles jetteront quant à eux leur dévolu sur Aïno, roman curieusement méconnu et presque introuvable celui-là.
De quelles sorte de péchés l’académicien Pierre Benoît s’est il rendu coupable pour avoir mariné aussi longtemps au purgatoire ? On lui fait tout d’abord le grief d’être un auteur «facile » au rythme de production stakhanoviste. Ce fils d’officier colonial à l’intelligence précoce, (Dès l’âge de deux ans, il était capable paraît-il de réciter par cœur dix-sept fables de La Fontaine. Cela nous fait regarder d’un autre œil notre petit dernier…), qui a pris tout jeune, brinquebalé d’une garnison à l’autre, le virus du voyage, fait pourtant un minutieux travail de recherche journalistique pour camper
le cadre de ses romans. Amateur de femmes, (auxquelles il est cependant nettement moins fidèle que les lieutenants énamourés qui peuplent son œuvre) , bon vivant, grand joueur de belote, facétieux à ses heures, (Pour échapper à l’affection étouffante d’une maîtresse, il simule un enlèvement par le Sinn Fein qu’il vient de rencontrer à l’occasion d’un roman sur l’Irlande, La chaussée des Géant), pas avare de bons mots, (voyant Claudel chuchoter à l’oreille de Pagnol, il glisse à son voisin : « C’est l’annonce faite à Marius ! »), il sait cependant aussi être un travailleur acharné et solitaire.
Ce qualificatif de « roman de gare » qu’affublent inlassablement certains critiques à ses œuvres, Pierre Benoît avait fini par en prendre son parti voire à en tirer une certaine gloire, reprochant même par plaisanterie à l’arrivée de l’automobile, en particulier dans l’univers féminin, d’avoir nui au plaisir de la lecture propre aux chemins de fer.
Mais on lui reproche surtout bien sûr ses sympathies nationalistes et réactionnaires, (disciple de Maurras et de Barrès, il est aussi, notamment, l’ami de Léon Daudet), et la condamnation (infondée) pour collaboration dont il a fait l’objet et qui lui a valu la prison.
Gérard de Cortanze vient par sa biographie rendre justice à celui qui, plus qu’on ne le croit, a fortement influencé le roman français. Comment ne pas voir dans Axelle (1928) un Silence de la Mer « à l’envers », version 14-18, ou encore dans Koenigsmark la préfiguration du Hurrah Zarrah de Raspail ?
« Pierre Benoît, le romancier paradoxal » par Gérard de Cortanze.
Albin Michel 25€

Rien de grave
Un soupçon d'imprévu